
Actualité : Depuis juin 2026, la filière horlogère française s’est retrouvée à Besançon pour la 12e édition des 24 Heures du Temps, consacrée à la montre vintage, avec l’association Arc Horloger comme invitée d’honneur, qui s’est donné pour objectif de devenir l’Observatoire des savoir-faire d’ici 2030 (Le Journal de la Bijouterie, 22 juin 2026).
Une montre peut porter un nom français, un drapeau tricolore sur le cadran et une jolie page « notre savoir-faire », sans qu’un seul de ses composants ait été fabriqué en France. Ce n’est pas forcément une tromperie : la réglementation douanière l’autorise dès lors que l’assemblage a lieu ici. Mais entre une maison qui usine ses platines dans le Doubs et une marque qui fait monter un mouvement japonais dans un boîtier venu d’Asie, l’écart est énorme. Et rien, sur le cadran, ne permet de le voir. Ce panorama remet donc chaque maison à sa place réelle dans la chaîne de fabrication : qui conçoit son mouvement, qui assemble, qui se contente de dessiner. Nous y nommons des marques que nous ne vendons pas. Un panorama honnête ne peut pas se limiter à son propre rayon.
Ce que « montre française » veut dire légalement
Le marquage « fabriqué en France » sur une montre repose sur le lieu d’assemblage, pas sur l’origine des composants. Il est volontaire et ne garantit à lui seul aucun pourcentage de valeur française.
La règle tient en un mot : la transformation substantielle. Elle vient de l’article 39 du code des douanes et des règles européennes d’origine non préférentielle. En clair, l’assemblage réalisé en France doit donner naissance à un produit nouveau. Voilà ce que recouvre l’opération :
- l’emboîtage et la pose du mouvement ;
- le montage du cadran, des aiguilles, de la couronne ;
- la pose du verre puis du bracelet ;
- le contrôle final.
Notez le détail qui change tout : ce marquage est facultatif. Personne n’oblige une marque à l’apposer, et personne ne le contrôle en amont. France Horlogerie, la fédération professionnelle du secteur, insiste sur ce point et rappelle qu’il ne faut pas le confondre avec un certificat d’origine douanier.
Et le 100 % français, alors ? La fédération est la première à doucher l’enthousiasme. Son délégué général Patrice Besnard le dit sans détour : c’est irréaliste dès qu’on intègre la valeur des matières premières. Le cuivre ou le saphir ne sortent pas du sol français. La position défendue est donc celle de la réinternalisation progressive, maillon par maillon, quand une alternative existe vraiment.
Un cran au-dessus, il y a la certification Origine France Garantie. Là, on passe du déclaratif au vérifié. Son référentiel exige qu’au moins 50 % du prix de revient unitaire soit acquis en France, et que les caractéristiques essentielles du produit y soient réalisées. Surtout, elle est contrôlée par un organisme tiers indépendant. C’est le seul repère chiffré et audité dont dispose aujourd’hui un acheteur.
La nuance tient en une phrase. Le marquage décrit un lieu. La certification, elle, mesure une valeur.
Pour situer l’ordre de grandeur : le « Swiss made » repose sur une logique voisine de transformation substantielle, mais avec un seuil de 60 % du coût de production, R&D incluse. Autrement dit, la mention suisse est plus exigeante que la mention française, et moins exigeante que la certification Origine France Garantie.
Les maisons historiques
Quatre maisons structurent l’histoire horlogère française : Lip (Besançon, 1867), Michel Herbelin (Charquemont, 1947), Yema (Morteau, 1948) et Pequignet (Morteau, 1973).
Lip est la plus ancienne, et de loin. Emmanuel Lipmann, né en 1844 à Neuf-Brisach dans le Haut-Rhin, ouvre un atelier d’établissage à Besançon en 1867, au 70 Grande Rue. Il a 23 ans. L’atelier devient la Société anonyme d’horlogerie Lipmann Frères en 1893.
Un siècle et demi plus tard, Lip reste l’un des très rares noms que le grand public associe spontanément à l’horlogerie française. Demandez autour de vous de citer une marque de montre française : c’est souvent le seul qui vient.
Michel Herbelin démarre en 1947 dans la maison de ses parents à Charquemont, en plein pays horloger du Haut-Doubs. Yema naît l’année suivante, en 1948, sous l’impulsion d’Henry-Louis Belmont, à Morteau. Pequignet est la benjamine du groupe : Émile Pequignet fonde la maison à Morteau en 1973.
Cette concentration géographique n’a rien d’un hasard. Ces trois villes appartiennent au même arc jurassien franco-suisse. L’UNESCO a inscrit en 2020 les savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art sur la liste représentative du patrimoine culturel immatériel de l’humanité, dans un dossier porté conjointement par la France et la Suisse.
Autrement dit, le berceau horloger français tient dans un mouchoir de poche, à cheval sur une frontière. C’est une force pour l’accès aux compétences. C’est aussi ce qui explique qu’un calibre « français » embarque presque toujours des pièces suisses.
Qui fabrique vraiment son mouvement en France
Deux maisons produisent aujourd’hui un mouvement mécanique de conception française à Morteau : Pequignet avec le Calibre Royal et Yema avec le CMM.20. C’est le niveau le plus exigeant du paysage, et il est très peu peuplé.

C’est ici que le discours marketing rencontre la réalité industrielle. Le mouvement est le cœur de la montre, et c’est aussi la pièce la plus difficile à rapatrier.
Fabriquer un calibre suppose un outillage lourd. Il suppose des compétences en micromécanique que la France a largement perdues après la crise du quartz. Il suppose enfin des volumes assez élevés pour amortir tout cela. Résultat : la quasi-totalité des marques françaises achètent leur mouvement en Suisse ou au Japon. Ce n’est pas de la paresse, c’est de l’arithmétique.
Pequignet a présenté le Calibre Royal en 2011. La maison le décrit comme conçu et développé en interne, assemblé à la main dans ses ateliers de Morteau, avec des composants sourcés dans un rayon de 80 km autour de la manufacture.
Elle annonce plus de 75 % de composants français pour le Calibre Royal, 72 % pour le Calibre Initial, les pièces sans équivalent français venant majoritairement de Suisse. Côté chronométrie, la marque revendique une marche quotidienne comprise entre -4 et +6 secondes.
Yema a suivi une trajectoire différente avec le CMM.20 (pour Calibre Manufacture Morteau), dont la conception a été confiée à l’horloger Olivier Mory. C’est un mouvement à micro-rotor de 3,70 mm d’épaisseur, doté de 70 heures de réserve de marche, avec une précision annoncée de -3 à +7 secondes par jour.
La marque indique que les ponts et les platines sont usinés dans ses ateliers de Morteau, et qu’environ 80 % des composants y sont fabriqués ou sourcés à proximité. Les organes réglants, eux, restent suisses. Personne ne repart de zéro sur ce terrain.
Ces deux calibres méritent d’être signalés pour ce qu’ils sont : des exceptions industrielles, pas la norme du marché. Une montre « française » à 150 euros n’embarque évidemment pas un mouvement de ce type.
La nouvelle vague : conçue ici, motorisée ailleurs
La génération apparue depuis 2015 dessine en France et assemble en France, mais achète presque systématiquement son mouvement au Japon ou en Suisse. Ce n’est pas un défaut caché tant que la marque l’assume.
Faut-il le leur reprocher ? Franchement, non. Une jeune marque qui vendrait 800 pièces par an et voudrait usiner son propre calibre ne passerait pas la deuxième année. Le vrai critère n’est pas l’origine du mouvement, c’est la franchise avec laquelle la marque en parle.
Baltic est le cas d’école. La marque est née en 2017 de trois associés, Étienne Malec, Paul Bourdelet et Clément Gaud, avec une campagne de financement participatif lancée en avril 2017 pour lancer deux premiers modèles : la HMS 001 et le chronographe Bicompax 001. Les montres sont dessinées à Paris et assemblées près de Besançon. Les mouvements, eux, sont majoritairement des Miyota japonais (9039, 821A) ou des Sellita suisses.
Autre configuration, celle de la marque 1977. Elle revendique la certification Origine France Garantie et indique concevoir puis assembler ses montres dans les ateliers Pierre Lannier, en Alsace, avec une évaluation des composants et des fournisseurs menée par l’AFNOR.
La marque affirme aussi être la seule maison horlogère certifiée Origine France Garantie. C’est sa communication, et nous la citons comme telle : nous ne l’avons pas vérifiée de manière indépendante.
Le reste du paysage se déploie entre ces deux pôles. La 12e édition des 24 Heures du Temps en donnait un bon échantillon :
- des maisons installées telles que Pequignet ou Festina ;
- des noms patrimoniaux tels que Lip ou Kelton, qui exposaient leurs modèles vintage ;
- des marques émergentes, comme Apose, Eska ou Carlingue ;
- des métiers d’art associés : guillochage, émaillage, travail du cuir.
Une précision utile : aucune des marques citées dans ce panorama n’est vendue sur notre place de marché. Nous les nommons parce qu’elles structurent le paysage horloger français, pas parce que nous en tirons un chiffre d’affaires.
Côté catalogue, autant être précis. Notre rayon montres réunit aujourd’hui les modèles d’une seule maison vendeuse, Menthe à l’eau, présentés comme assemblés et imprimés en France à Besançon. Les prix y vont de 85 à 119 euros. C’est un tout autre segment que celui des manufactures décrites plus haut, et nous préférons le dire plutôt que laisser planer le doute.
Vous voulez savoir ce que nous vérifions avant de référencer une marque ? Nos critères de sélection sont publics, et la page marques recense celles qui sont réellement présentes chez nous.
Comment vérifier par vous-même
Trois questions suffisent à situer n’importe quelle montre : où est assemblé le boîtier, quelle est la référence exacte du mouvement, et la marque affiche-t-elle une certification auditée.
Mettons que vous soyez devant une fiche produit à 180 euros qui annonce « montre française ». Voici ce que nous regardons, dans cet ordre.
1. Demandez la référence du mouvement, pas son origine. Une marque qui répond « mouvement suisse » ou « mouvement japonais » reste dans le vague. Une marque qui répond « Miyota 9039 » ou « Sellita SW200 » vous donne une information vérifiable en trente secondes. L’absence de référence précise est en soi un signal.
2. Distinguez le marquage de la certification. « Fabriqué en France » est une mention volontaire adossée au lieu d’assemblage. Origine France Garantie est une certification auditée par un tiers, avec un seuil de 50 % du prix de revient unitaire. Les deux formules se ressemblent sur une fiche produit et ne pèsent pas le même poids.
3. Méfiez-vous du vocabulaire décoratif. « Design français », « esprit français », « inspiré du savoir-faire français » ne sont adossés à aucune définition réglementaire. Ce sont des arguments marketing, ce qui ne les rend pas illégitimes, mais ils ne disent rien du lieu de fabrication.
Si vous voulez le détail des quatre niveaux d’origine et la méthode complète pour décoder une fiche produit, nous les avons développés dans notre guide de la montre française, qui forme le pendant pratique de ce panorama.
Ces trois réflexes s’appliquent bien au-delà de l’horlogerie. Ils fonctionnent pour la mode comme pour la maroquinerie, partout où le nom d’un pays sert autant d’argument commercial que de description industrielle.
Ce que ce panorama ne couvre pas
Ce panorama décrit des configurations industrielles publiques à la date de publication. Il ne classe pas les marques par qualité et ne remplace pas une vérification produit par produit.
Autant poser nos limites franchement, parce qu’elles comptent autant que le reste.
- Les taux de composants français évoluent. Les pourcentages cités sont ceux communiqués par les marques elles-mêmes. Une chaîne d’approvisionnement se déplace, parfois d’une année sur l’autre.
- Assembler en France n’est pas un gage de qualité en soi. Un mouvement japonais bien réglé dans un boîtier soigné vaut mieux qu’un assemblage local approximatif. L’origine est un critère parmi d’autres, pas un verdict.
- Nous n’avons pas audité les ateliers. Les informations proviennent des marques elles-mêmes, de la fédération professionnelle du secteur et de la presse spécialisée. Nous n’avons visité aucune usine pour cet article.
- Le paysage bouge vite. Plusieurs dizaines de micro-marques françaises sont apparues depuis dix ans. Toutes ne survivront pas, et cette liste ne prétend à aucune exhaustivité.
Ce qu’il faut retenir
Le mot « français » sur une montre recouvre trois réalités : un mouvement conçu ici, un assemblage réalisé ici, ou un simple dessin. C’est la référence du mouvement qui permet de trancher.
Pas besoin d’être collectionneur pour s’y retrouver. Demandez la référence exacte du calibre. Vérifiez si une certification auditée existe derrière la mention d’origine. Méfiez-vous des formules qui ne reposent sur aucune définition réglementaire. Trois réflexes, trente secondes.
Et si le sujet vous intéresse au-delà de l’horlogerie, la même grille de lecture s’applique au reste de la mode fabriquée en France.
Une dernière chose. Quand une marque refuse de vous donner la référence de son mouvement, ce n’est presque jamais un oubli. Posez la question avant d’acheter, chez nous comme ailleurs : c’est le test le plus rapide qui existe, et il ne coûte rien.
Qui écrit ces lignes
Signatures France est une place de marché consacrée aux produits fabriqués en France : marques, artisans, créateurs, producteurs et PME françaises. Nous ne sommes pas un organisme de certification, et nous n’avons aucun lien commercial avec les maisons horlogères citées plus haut. Autrement dit, nous n’avions rien à gagner à les présenter sous un jour flatteur, ni à les descendre. Nos critères de sélection et notre concept sont publics, et cet article est signé par la rédaction Signatures France.
Questions fréquentes
Une montre marquée « fabriqué en France » est-elle entièrement française ?
Non. Le marquage repose sur le lieu d’assemblage, pas sur l’origine des composants. Une montre peut légalement porter cette mention avec un mouvement japonais et un boîtier importé, dès lors que l’assemblage a lieu en France. Seule la certification Origine France Garantie impose un seuil chiffré, à savoir au moins 50 % du prix de revient unitaire acquis en France.
Quelles marques fabriquent réellement leur mouvement en France ?
À notre connaissance, deux maisons produisent un mouvement mécanique de conception française à Morteau : Pequignet avec le Calibre Royal (présenté en 2011) et Yema avec le CMM.20 à micro-rotor. Toutes deux annoncent une part majoritaire de composants français, avec des organes réglants ou des pièces spécifiques encore sourcés en Suisse.
Quelle est la plus ancienne marque de montre française ?
Lip, dont l’atelier fondateur est ouvert par Emmanuel Lipmann à Besançon en 1867. L’entreprise devient la Société anonyme d’horlogerie Lipmann Frères en 1893.
Pourquoi presque toutes les marques françaises utilisent-elles des mouvements étrangers ?
Parce que produire un calibre mécanique suppose un outillage lourd, doublé de compétences en micromécanique. Il faut aussi des volumes assez élevés pour amortir l’investissement. L’industrie française a largement perdu ce tissu après la crise du quartz. Acheter un mouvement Miyota ou Sellita reste la seule option économiquement viable pour la grande majorité des marques.
Le « Swiss made » est-il plus exigeant que le « fabriqué en France » ?
Sur le seuil de valeur, oui. Les deux mentions reposent sur une logique de transformation substantielle, mais la mention suisse s’appuie sur un seuil de 60 % du coût de production (recherche et développement comprises), là où la mention française ne fixe pas de pourcentage. En revanche, la certification française Origine France Garantie ajoute un audit par un organisme tiers, ce que le marquage seul ne prévoit pas.
Vendez-vous les marques citées ici ?
Non. Aucune des maisons horlogères nommées ici n’est référencée sur notre place de marché. Notre rayon montres réunit à ce jour les modèles d’une seule maison vendeuse, Menthe à l’eau. Ce panorama est un article d’information, pas un catalogue.
Sources et références
- Le Journal de la Bijouterie, « Les 24 Heures du Temps de Besançon sacrent la montre vintage », 22 juin 2026
- L’Officiel Horlogerie & Bijouterie, « France Horlogerie : à propos du Made in France en horlogerie », 2019
- L’Officiel Horlogerie & Bijouterie, « France Horlogerie : en horlogerie le Made in France est-il possible ? », 2020
- Origine France Garantie, cahier des charges de la certification
- UNESCO, « Les savoir-faire en mécanique horlogère et mécanique d’art », inscription 2020
- Pequignet, page officielle « Le savoir-faire Pequignet »
- Yema, page officielle « Calibre Manufacture Morteau CMM.20 »
- Musée Lip, « Emmanuel Lipmann (1844-1913) »

